Tu es devenu compositeur car un ami t’a demandé d’écrire la musique de son court-métrage alors que tu étais en licence de maths ?
Oui, un copain de vacances faisait la FEMIS et il m’a demandé de faire la musique de son court-métrage de deuxième année.
A l’époque, ce qui est assez drôle, c’est que je faisais beaucoup de musique country et de rockabilly quand j’étais adolescent et c’est précisément ce qu’il cherchait dans son court-métrage. J’avais 20 ans mais j’étais quand même LA personne en France de notre âge qui savait faire ça. En voyant son film, je lui ai dit que j’aimerais bien aussi écrire des cordes, or il n’en avait pas besoin.
J’ai eu alors envie de travailler sur un autre court-métrage justement pour y inclure des cordes : un guitariste de mon groupe était à l’ENS Lumière et il m’a demandé de faire la musique de son deuxième court-métrage. J’ai accepté à la condition de faire un trio ou un quatuor à cordes. Cette deuxième composition est arrivée deux ou trois ans après la première. Le court-métrage a été assez remarqué à l’époque : le film et ma musique ont été nommés aux Lutins du court-métrage (une sorte des César pour les court-métrages).
On m’a alors encouragé à faire des musiques de films. Je me suis aperçu à ce moment-là que quand on me donnait des images, je créais de la musique qui ne me serait jamais venue à l’esprit sans ces mêmes images. J’ai compris à cet instant que j’étais un peu fait pour ça. En trois ans, j’ai dû faire 20 courts-métrages. L’un d’eux comportait beaucoup d’arrangements et puisque j’étais autodidacte, je me suis mis à travailler avec un copain arrangeur et chef d’orchestre. Notre binôme a fini par nous mener vers un long-métrage et on a eu la chance que ce soit le premier film d’Emmanuel Mouret, « Laissons Lucie faire ». Donc évidemment même si le film n’a pas très bien marché, tout le monde l’a remarqué. On a enchaîné des longs très vite dont un film de Tony Marshall avec William Hurt et Catherine Deneuve : c’est un film que j’adore ; il est lent, esthétique.
Ta collaboration avec Matthieu Delaporte et Alexandre de la Patellière date de 20 ans, tu as travaillé sur la Jungle, le film de Matthieu.
Je connaissais Matthieu avant Alexandre, c’est lui qui me l’a présenté. Le film « La jungle » a marqué le début de notre collaboration.
Tu cites trois films qui t’ont marqué : « Le prénom », « Au plus près du paradis » et « A propos de Joan ». Pourquoi ces trois-là ?
J’ai fait pas mal de comédies et « Le prénom » c’est quand même une comédie qui à la fois a très bien marché et qu’on peut qualifier d’élégante. A la suite de ce film, on m’a proposé de nombreuses comédies grand public mais je ne m’y retrouvais pas donc j’ai refusé. « Au plus près du paradis », avec Catherine Deneuve et William Hurt, je l’ai cité car c’est un film international vraiment chouette. C’était un grand moment pour moi parce que c’était assez fou de travailler aussi vite sur un film comme ça alors que je n’avais que 30 ans. Quant au film « A propos de Joan » c’est parce que j’ai eu une rencontre incroyable avec son réalisateur, Laurent Larivière. Je suis très fan de son film, « Je suis un soldat », avec Louise Bourgoin : un film sur l’histoire de la condition d’une femme dans des milieux des hommes, elle travaille dans le milieu de l’élevage de chiens. Le film porte un sujet qui paraît assez anodin mais c’est en réalité un portrait de femme. D’ailleurs, « A propos de Joan » avec Isabelle Huppert l’est aussi.
On va évidemment parler du comte de Monte-Cristo.
Ah ? Je ne le connais pas, ou alors je crois que c’est un petit film qui n’a pas beaucoup marché.
(rires)
Je sais que tu as mis un an pour parvenir à ce résultat magistral qu’est la musique du film mais comment on arrive à un tel processus créatif entre les scènes de duel, la passion amoureuse avec le thème d’Edmond et Mercedes qui revient dans de nombreuses séquences ?
Je n’ai pas vraiment la solution : j’essaie de travailler du mieux que je peux dans chaque projet. Il est vrai que le Comte de Monte Cristo est un film qui par essence appelait beaucoup de musique. C’est la première fois que j’avais un film dans lequel la musique était autant mise en avant. C’était d’ailleurs le challenge parce que le producteur du film, Dimitri Rassam, n’était pas du tout sûr que je sache écrire de la musique épique car je n’avais absolument jamais écrit de musique épique. Mais je crois que c’est quelque chose qui me va bien en effet. J’adore travailler sur l’intériorité des personnages et c’était le film parfait parce qu’il n’y a que ça en musique.
Tu parlais justement de la chanson « Le trésor » qui était une même boucle musicale qui revenait en permanence car ça symbolisait un peu l’enfermement d’Edmond Dantès, le personnage incarné par Pierre Niney.
Lorsque j’ai écrit « Le trésor » qui a été effectivement la clé, je cherchais quelque chose qui soit très obsessionnel parce qu’à ce moment-là Dantès a tout perdu, il a passé 15 ans dans un cachot, il est devenu fou. Il apprend alors que son père est mort et que sa femme est partie avec son meilleur ami. Je me disais qu’il ne lui restait que ce trésor à trouver. Il est dans un état d’esprit obsessionnel autour de son mariage raté, donc il décide de partir. J’ai alors pensé utiliser les trois premières notes du thème de passion entre Edmond et Mercedes au début du film. Et ce sont ces mêmes trois notes que j’ai décidé de tourner en boucle de manière obsessionnelle. Le tout en essayant de décrire tout ce qui se passe à l’intérieur de lui, en affichant toutes ses émotions : que ce soit la tristesse, la vengeance, l’émerveillement. « Le trésor » est une pièce à la fois très simple et extrêmement complexe. J’ai pensé qu’on me la refuserait, qu’on me demanderait de ne garder que les trois notes. Je suis très fier de ce morceau parce que les gens le résument à trois notes, mais il est bien plus riche.
Tu écris aussi des chansons au-delà des compositions de films.
Oui j’ai écrit beaucoup de chansons et j’en ai beaucoup chantées moi-même. En fait, toutes les chansons des films de Matthieu et Alexandre, c’est moi et notamment celles de « La jungle ». Il y a en a 10, je crois. On était très fiers parce qu’un jour, on demande à Sting en interview ce qu’il aimait dans le cinéma français. Il a répondu « je ne connais pas bien le cinéma français, mais il a un film que j’aime bien, c’est « La jungle ».
J’ai également écrit pour Olivia Ruiz, ou pour Horace Andy, vieux chanteur jamaïcain qui chante avec Massive Attack. J’ai par ailleurs fait chanter Marie Gillain dans le premier film d’Emmanuel Mouret. Au générique de fin d’un film plutôt confidentiel de Thomas Bardinet, « Les âmes câlines », j’ai fait chanter François Berléand.
J’ai aussi appris que tu avais perdu tes parents lorsque tu étais très jeune. La musique a eu comme un rôle de baume réparateur sur toi…
Oui, je ne m’en cache pas, je l’ai écrit dans un livre. Je suis en train d’écrire un autre parce qu’évidemment c’est une obsession pour les gens que je raconte cette histoire. Stock m’a proposé d’en écrire un autre sur le même sujet.
Tu sais quand on perd ses parents petit, comme moi, on a un peu 12 vies après et comme mon enfance égale 12 vies, ce n’est pas difficile de la raconter en plusieurs livres.
Mon premier livre est sorti il y a trois ans chez un tout petit éditeur. Il a eu plutôt un succès correct parce que sans aucune mise en place, j’en ai vendu 1000, ce qui n’est pas nul du tout. Je figurais au prix présidé par Jérôme Garçin à Deauville, « Littérature et musique ». J’ai eu une pleine page dans « Le livre Hebdo » qui est quand même un des magazines de référence, et je suis ensuite devenu très copain avec le journaliste qui a écrit l’article et qui a adoré le bouquin.
Toute une partie est écrite avec un ton d’adolescent et beaucoup de gens dans le milieu littéraire détestent ça parce que c’est mal écrit, mais je pense que c’est de cette façon qu’un adolescent parle à ses potes.
Et là tu as commencé à écrire le second c’est ça ?
Alors j’en ai écrit plusieurs, des livres. D’abord parce que c’est un peu mon jardin secret. Comme je dis, c’est ma musique silencieuse.
J’ai fait corriger des fautes d’orthographe à Chat GPT l’autre jour, et il m’a dit « votre écriture, elle serait vraiment très musicale ». J’ai trouvé ça génial.
Il a ajouté « Votre écriture n’est pas très académique, mais il y a une vraie musicalité donc Je vous proposerais bien de changer des choses, mais je pense que vous allez vouloir les garder ». C’est hallucinant et presque un peu flippant quand même.
Tu ne parlais pas de musique dans ton livre ?
Évidemment, puisque je raconte mon enfance et que je m’en sors grâce à la musique
Et dernières questions autour de tes actualités : tu es au générique de Laponie, la nouvelle pièce du duo Delaporte – De La Patellière
Oui j’ai commencé à écrire des chansons de Noël.
Et pour la fin de l’année tu as une création inspirée de Bach qui s’appelle « Alma » », c’est ça ?
Alors « Alma », c’est un projet que je traîne depuis longtemps, je ne sais pas si ça sortira en fin d’année. L’histoire d’ « Alma », c’est que c’est un vieux projet qui a trois ans déjà. Peut-être même plus. J’ai pris des pièces des chorales de Bach et l’exercice était le suivant : garder toutes les notes dans le même ordre mais d’aboutir à un morceau qui n’a rien à voir. Bach est tellement structuré et équilibré dans l’écriture que tu peux en faire ce que tu veux. J’ai enregistré ce disque moi-même au piano et je n’en suis pas satisfait donc chaque année je me dis, je vais le sortir, je vais trouver quelqu’un, je vais le rejouer mais je ne sais pas où j’en suis sur ce projet. J’ai beaucoup de projets comme ça…
J’ai écouté « Melancholia », un concert que tu avais composé, peux-tu m’en parler ?
Bien jouée, la pièce peut être vraiment redoutable. Elle le sera un jour.
Les ciné-concerts autour de Monte Cristo reviennent l’année prochaine ?
Oui, à Lyon, Lille et Paris. J’en suis très content, le rendu est vraiment bien. Lors de la projection, j’étais moi-même étonné et j’ai vraiment été bluffé par ce qu’ils ont fait.
J’ai par ailleurs écrit un Requiem pour 100 voix et orchestre que je voulais monter avec Radio France. L’ensemble fait 50 minutes, ce n’est pas une affaire facile à monter, mais j’ai bon espoir. J’ai aussi écrit un concerto qu’on m’a commandé à Hong Kong par l’intermédiaire de l’Allemagne. Grâce à Monte Cristo, les gens me contactent du monde entier. C’est incroyable.
Les actualités et les compositions de Jérôme Rebotier
Crédit photo : Robotic Production
