Histoires parallèles, le son du silence

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Le réalisateur iranien Asghar Farhadi revient à Cannes avec un film en français, tourné à Paris.

Comment est née l’idée d’adapter librement un épisode du Décalogue de Krzysztof Kieślowski ?
Asghar Farhadi : Avant même que je tourne Un héros [2021], une compagnie américaine m’avait contacté pour me proposer de réaliser une série à partir du Décalogue. J’ai vite refusé, car je ne souhaitais pas travailler sur une série. Pourtant, lors d’un échange en visioconférence avec Krzysztof Piesiewicz, le scénariste de Kieślowski, j’avais ressenti une grande proximité avec lui. Plus tard, la société m’a recontacté pour me demander d’envisager d’adapter un épisode de mon choix en long métrage. C’était plus intéressant. Par ailleurs, je réfléchissais depuis longtemps à l’idée de réaliser un film sur le son. (extrait du dossier de presse, entretien mené par Jean-Dominique Nuttens et Yann Tobin)

Sylvie, auteure incarnée par Isabelle Huppert, espionne ses voisins d’en face pour puiser l’inspiration dans leur quotidien, quitte à fantasmer leurs existences pour des histoires parallèles. Pour l’aider dans son déménagement : Adam (Bessa). Ce qu’elle ignore alors, c’est que ce dernier va bouleverser sa vie et son travail, « jusqu’à ce que la fiction qu’elle avait imaginée dépasse leur réalité à tous. »

Who’s who? Qu’entend-on ? Que et qui voit-on ?

Le trio au coeur de toutes les interrogations et divagations est incarné par Vincent Cassel, Virginie Efira et Pierre Niney. L’un est le frère de l’autre qui est le compagnon de l’une. En (presque) clair, le personnage de Pierre / Nicolas interprété par Vincent Cassel est le frère de Christophe / Théo (Pierre Niney) qui est en couple avec Nita/Anna, à savoir Virginie Efira.

L’épisode 6, devenu Brève Histoire d’amour, parle d’un voyeur, quelqu’un qui regarde avec un télescope. Son fantasme est entièrement lié à l’image. Et je me suis demandé ce qu’il en était du son de l’autre côté, celui de la personne espionnée. (…) Evidemment, on pense à fenêtre sur cour.

Crédit photo : Carole Bethuel
Crédit photo : Carole Bethuel

Une question qui court à travers tout le film consiste à interroger ce qu’on nous donne à voir comme étant le réel. (Asghar Farhadi)

 

Un travail de fond sur le son

Avant toute histoire, qu’elle soit parallèle ou réelle, retentit le son. Omniprésent dans le film, le son, est d’abord au coeur des métiers des personnages, un travail d’artisanat qui émeut à l’ère IA.

(…) C’est ainsi que m’est venue l’idée de faire de ces personnes observées des créateurs de sons, des bruiteurs. Avec mon coscénariste [Saeed Farhadi], qui se trouve être aussi mon frère, nous avons commencé à développer un scénario autour du triptyque image-son-écriture, en fait une histoire autour de la créativité, de l’imaginaire. (Asghar Farhadi)

Crédit photo : Carole Bethuel
Crédit photo : Carole Bethuel

Cela fait sens dans la mesure où l’imagination est plus forte sans les paroles, sans le son et inversement. La question de la vérité des sens, qu’ils soient au complet ou non est à mon sens essentielle dans le film.

Des ombres et des fantômes

De la même manière que le personnage éponyme d’Adam Bessa -seule la prononciation diffère, suit Sylvie (Huppert) comme une ombre, il s’entiche de Nita / Anna (Virginie Efira). Drôle de coïncidence pour quelqu’un dont le protagoniste dans un rôle passé suivait son bourreau de guerre comme un fantôme dans le film du même nom, réalisé par Jonathan Millet.

Une mise en abyme pour des êtres abîmés

Le film du réalisateur est riche parce que multiple : dans un point de non retour, on assiste à l’écroulement d’un couple, éprouvé par un traumatisme dont personne ne pourrait sortir sans fissures.

A ce titre, Virginie Efira livre comme à son habitude une incarnation d’une justesse folle : contenue, tout dans le ressenti, l’émotion retenue, la retenue tout court, la pudeur, aussi et surtout.

(c) Carole Bethuel
(c) Carole Bethuel

Des rôles parfaitement incarnés et dirigés

Finalement on assiste à de beaux « contre emplois » et c’est assez jubilatoire.
On aime ainsi voir Isabelle Huppert dans un rôle d’une liberté folle : et bien qu’elle excelle de toutes façons dans toutes les partitions, elle nous surprend encore par sa fantaisie et son aisance. Elle semble se promener sur les rôles, et c’est indéniablement à cela qu’on reconnaît une Actrice de sa trempe, comprenez par là une immense actrice, sans flagornerie aucune.

Quant aux hommes de ce film, ils incarnent des rôles aux toutes aussi jolies partitions, toutes en fêlures, parfois les pires.

Un Cassel impeccable, qui ose enfin un rôle peut-être plus en lien avec son âge, il ose enfin ça (et c’est d’une maturité folle, qui force à un respect immense presqu’au delà de l’excellent acteur qu’il est de toutes façons. Autre contre-emploi, un Niney qui joue le frère cadet sans prendre toute la place pour, encore une fois, ce grand acteur formidablement dirigé par le cinéaste iranien.

Et que dire d’Adam Bessa, ce comédien qui m’a fait pleurer 30 mn après le film touchée en plein coeur par par son humanité et son désarroi feint ou fantasmé ; tout se lit dans son visage, au sens de Levinas :

le philosophe décrit le visage comme une misère, une vulnérabilité et un dénuement qui, en soi, sans adjonction de paroles explicites, supplient le sujet. “Mais cette supplication est une exigence” de réponse, une exigence de soutien et d’aide : “Le visage s’impose à moi sans que je puisse cesser d’être responsable de sa misère. La conscience perd sa première place“. Tout y est, dans la vie réelle ou parallèle. Dans toutes les histoires et qu’importes qu’elles soient parallèles au fond.

 

 

 

 

 

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